* Cet article a été écrit il y a au moins 2 semaines, mais j’ai complètement oublié de le publier sur le blog. On était dans les îles de la Malaisie et la technologie, elle, très très loin de nos préoccupations. Donc, faites comme si on était encore au Myanmar… Désolé ! De plus, avant que certains me traitent de raciste envers les gens du Myanmar, dans le dernier texte j’ai utilisé la figure de style des extra-terrestres Myanmartiens afin d’accentuer le fait que nous nous sentions vraiment, mais vraiment loin de chez nous. Quand j’y pense, les extra-terrestres c’étaient nous avec nos vêtements différents, nos lunettes de soleil et nos backpacks full power machin. Allez, bonne lecture !
Lac Inle, Myanmar :
Dans un bar miteux au fond d’une ruelle, on discute avec un backpacker autostoppeur. Le genre de voyageur avec une attitude désinvolte, blasé du voyage et de tout. De sa voix abattue par l’alcool et le tabac, il nous dit entre deux gorgées de bière:
- Si vous voulez vraiment sortir des sentiers battus, il faut vous déplacer vers Kyaukme, Shan State, à la limite de ce que les touristes sont autorisés à visiter… Si jamais vous y arrivez, là-bas, demandez Nain Nain (Prononcé nine nine comme en anglais). Semblerait-il que c’est tout un guide et qu’il connaîtrait les montagnes de Shan par cœur…
- Vous ne devriez pas aller dans ce coin là ! S’écrit une voix d’un coin sombre du bar, ne laissant pas le temps à notre ami de terminer.
Dans la pénombre de la lueur dansante d'une chandelle, on reconnaît le visage de notre chauffeur de trikshaw (vélo-taxi à trois roues) rencontré la veille. Cigare à la bouche, le visage plissé par sa propre fumée, il poursuit : ''C’est pas un coin à touristes et je sais même pas s’il y un guest house licencié pour les étrangers. Vous devriez y penser deux fois avant d’aller là-bas. Même que…''.
Il ne nous en fallait pas plus. Un trek en montagne, une ville éloignée de l’éloignement elle-même et un guide qui semble être une légende plus qu’autre chose… Poutinette me regarde. Je la regarde. On se comprend immédiatement. Voilà ce qu’il nous faut. Nous qui sortons d’un trek de trois jours, pourquoi ne pas aller en faire un autre. Les deux en même temps, on cale notre ''tite frète'', je fais un clin d’œil au chauffeur et je donne une claque au touriste nonchalant qui du coup risque de s’effondrer. Dans une petite ville en bordure du lac Inle, immédiatement, on se prend un billet de bus direction Kyaukme…
…
- KYAUKME !! Hurle le chauffeur en chiquant sa bétel.
Le banc d’autobus est tellement petit qu’Anik doit me tirer à deux mains pour me déprendre. Enfin décoincé, non sans raideur, on enfile notre sac et on sort du bus. Nous sommes les deux seuls à descendre. La terre rougeâtre, encore humide de la dernière pluie, crispe sous nos sandales. Comme deux hors-la-loi débarquant dans un village du Far West, d’un seul coup, tous les regards se tournent vers nous. Un silence envahi la ruelle. Seul le trot des chevaux évite le silence complet. On fait quelques pas dans une direction aléatoire avec la fameuse attitude du gars qui fait semblant de savoir où il s’en va… On échange quelques sourires avec les marchants qui commencent à se remettre tranquillement au travail. La petite face sympathique de ma coéquipière de voyage est assez pratique merci dans ces moments de malaise. Tout le monde veut lui rendre le sourire.
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| Non, ce n'est pas un archive des ''Filles de Caleb'', c'est un taxi |
Avant de se mettre à la recherche d’un hébergement, on s’assoie sur nos sacs afin d’admirer le spectacle bucolique que nous offre Kyaukme. On remarque aussitôt que les années de notre voyage temporel continuent de déferler. Finies les années 90. Des camions de livraisons aux ailes arrondies semblent tout droit sortis des années 50. Les taxis ne sont plus des bazous empruntés à l’Inde, mais des calèches tirer par des chevaux. Le pétrole et l’électricité semblent avoir été troqués par la sueur de l’effort humaine. C’est à peine si les couleurs ne se sont pas évaporées pour faire place au noir et blanc…
Comme en Afrique, les femmes utilisent leur tête pour transporter tout plein de trucs du genre : de l’eau, des plateaux de fruits, des bébelles à vendre… Mais il y a transporter sur sa tête pis… transporter sur sa tête! Une femme transporte une machette (long couteau de deux pieds) sur sa tête alors que ses deux mains sont libres… Une autre, transporte TROIS chaises tressées en bambou sur sa tête. Moins spectaculaire, mais incompréhensible cette fois, de l’autre côté de la rue, une femme transporte son sac à dos… sur sa tête! À ce que je sache, les sangles après le sac ne sont pas que design?!?! Du coup, ça me porte à réflexion. Je me demande si eux nous trouvent étrange de porter nos sacs à tête dans le dos…
Après avoir trouvé la seule auberge pouvant accueillir des touristes, on demande si c’est possible de trouver un certain guide se prénommant Nain Nain. Même pas surpris, l’employé sort son vieux téléphone à roulette, compose un numéro, échange quelques mots avec l’interlocuteur et raccroche.
- Il sera là à 15h00, dit-il en se remettant à griffonner dans son calpin…
- Coudonc, c’est qui c’te Nain Nain là?!?! Dis-je à Poutinette qui hausse les épaules en guise de réponse…
15h00 tapant, on attend notre rendez-vous dans le portique. La pluie déferle sur Kyaukme et la mousson fait son ménage quotidien. Tandis que tous cherchent refuge en courant, un homme au visage sincère et serein marche sans parapluie. Il semble apprécier chaque goutte qui le percute. Maintenant plus près de nous, on remarque immédiatement ses yeux perçants d’un brun-orange, une couleur inhabituelle pour un asiatique. Il s’avance, monte une marche. Les yeux doux et sourire en coin, il nous aborde (en anglais) :
- Je devine que vous devez être Mat et Anik, moi c’est Nain Nain…
À ce moment précis, on sait que nous avons affaire à un homme différent et que notre randonnée sera des plus différentes. Fin du récit.
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| Une petite aperçue de notre trek... Gang de chanceux! |
Bon, je ne vous raconterai pas tout ce qui c’est passé durant ce trek, ça pourrait être très long à écrire et lire. Voici en gros son histoire qui fait de lui un personnage très intéressant. Il y a environ vingt ans, il était dans la milice pour l’indépendance de l’état de Shan, le plus gros état du Myanmar. Il y fût deux ans comme soldat et huit ans comme caméraman et journaliste de guerre afin que les générations futures connaissent la vérité. Il a donc sillonné les montagnes de son état pendant environ 10 ans à défendre les villages, presque tribus, qui se faisaient vandaliser et violenter par l’armée du Myanmar. Voyant que cette guerre ne mènerait nulle part, il quitta l’armée. Pour le punir et l’humilier, ces anciens frères d’arme sont venus le battre chez lui devant toute sa famille. De plus, sa femme fût emprisonner deux mois pour avoir militer pour le parti démocratique et son chef, la lauréat du prix Nobel de la paix 1991 emprisonnée pendant près de vingt ans dans sa demeure, Madame Aung San Suu Kyi. Et puis, il y a six ans un touriste Suisse suggéra à Nain d’utiliser tout ce savoir et d’en faire profiter les autres en devenant guide. Bonne idée qu’il a eu ce Suisse…
Bref, je peux vous dire que tout ce passé a mené à de très intéressantes discussions. Jusqu’à présent, c’est le trek le plus enrichissant que nous ayons fait. Peut-être pas le plus spectaculaire, car les montagnes de l’Amérique du Sud sont quelque chose! Lorsqu’il y avait des moments de longueur ou de douleur dans les pieds, ce guide savait toujours nous changer les idées avec des tours de magie, des énigmes mathématiques et des histoires de guerre. Des fois à la vue d’un village en amont ou de villageois dans les champs, il nous faisait ramper par terre comme des soldats à la vue d’un ennemi tout en employant leur gestuelle avec la main. Avec un peu d’imagination on arrivait à y croire…
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| Juste après avoir rampé comme des soldats en mission... |
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| Séchage de la feuille de thé vert |
Aussi, il savait comment nous mettre en contact avec la nature et surtout les locaux. Il les connaissait tous, il les faisait tous rire et tous nous invitaient pour le thé. Lui et sa milice ont quand même passé 10 ans à les défendre contre le ''méchant'' gouvernement. Un genre de merci éternel… En voyage, un contact humain vaut souvent plus qu’une merveille du monde. En parlant de contact, j’en ai une bonne pour vous. Prendre une douche chez nos ôtes fût toute une expérience. Au Myanmar (comme en Inde je crois) la douche n’est pas un truc intime et privé comme chez nous. De un, le tout s’effectue à l’extérieur avec un ou plusieurs membres de la famille. De deux, personne ne revêtit son habit d’Adam ou d’Ève. On porte le lunggy, la jupe traditionnelle. On a donc porté la jupe… ouais, même moi. À voir les réactions de la famille, cela devait être la première fois qu’ils voyaient un blanc revêtir cette fameuse jupe multicolore. Et de trois, on s’asperge avec l’eau du bassin qui provient généralement du puit ou de la source. Mais l’affaire, c’est qu’au soleil levant ou couchant, la température de l’eau et de l’air en montagne est frète en ta! Donc prenez ces trois aspects et prendre une douche devient une épreuve… Se laver les ''parties'' sous sa jupe sans dévoiler son Mr. Popol à tous (qui nous fixaient du début à la fin bien évidement) et sans lâcher de petits cris non-vérils au contact de l’eau glacé. Disons qu’on a bien fait rire la famille. Même que le lendemain, Nain nous a demandé si c’était vrai que chez nous on prenait notre douche seul et nu… Par contre, c’est peut-être une épreuve, mais il y a des avantages à prendre sa douche en famille. La jeune fille sexy dans la vingtaine est aussi du party, tout comme le papi millénaire plissé du gros orteil jusqu’au dernier ride du front qui n’arrête pas de renifler et de cracher dans le drain commun. Il renifle tellement fort et longtemps que c’est à se demander si c’est pour cette raison qu’il ne lui reste que ses molaires… Désolé à tous les papis de ce monde qui renifle leur vie. Ce ne sont que des hypothèses que l’on développe avec des kilomètres de marche pour chasser la douleur des ampoules.
Je me devais de consacrer un article à Nain Nain, en retard ou pas. Vous savez au cours d’une vie, on rencontre beaucoup d’hommes. Et parfois, la vie met sur notre chemin, de grands Hommes. Le type de personne qui vous donne le sentiment d’avoir évoluer. Le type de personne qui vous fait grandir. Je suis certain que vous en avez déjà tous rencontrés un ou une… Ou peut-être avez-vous déjà été cet Homme pour quelqu’un?
Merci Nain Nain de nous avoir guidés à travers ce que l’on pourrait appeler : l’Asie à l’état pur. Là où le riz et le bambou sont encore les meilleurs amis de l’homme…
Anik et Mathieu
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| Nain Nain lui-même |





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